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L’apocalypse de l’emploi annoncée par l’IA n’a, pour l’instant, pas eu lieu.

Chaque rupture technologique majeure a suscité les mêmes craintes par François Stephan, Directeur Général de l’ECE L’imprimerie, inventée vers 1450, a bouleversé la diffusion du savoir et menacé les copistes. La machine à vapeur, popularisée à la fin du XVIIIe siècle, a transformé l’industrie et l’agriculture. L’électricité, généralisée à partir des années 1880, a rebattu…

Chaque rupture technologique majeure a suscité les mêmes craintes

Un article récent de The Economist*, publié début septembre 2026, apporte un éclairage nouveau et, pour la première fois depuis plusieurs mois, à contre-courant du discours ambiant. Une précision s’impose d’emblée : cette analyse porte sur le marché américain de l’emploi, ce qui limite sa transposition directe aux réalités françaises et européennes. Ses conclusions fournissent néanmoins des indications précieuses.

Contrairement aux craintes d’une destruction massive d’emplois, l’intelligence artificielle se révèle actuellement, aux Etats-Unis, être une créatrice nette de postes. Selon les calculs de l’hebdomadaire britannique, l’IA a généré environ un million de nouveaux emplois depuis la mi 2023, un volume qui dépasse largement les 200.000 suppressions de postes qui lui sont attribuées sur la même période.

Les métiers intellectuels proches de cet écosystème, ingénieurs, développeurs, experts en données, ont vu près de 730.000 postes supplémentaires créés depuis 2022, au-delà des tendances historiques du secteur.

Le déploiement massif des infrastructures physiques, centres de données, réseaux électriques, équipements, a, lui, ajouté environ 320.000 emplois. Le marché du travail américain reste par ailleurs solide, avec un taux de chômage de 4,1 %.

Fait notable, les jeunes ne semblent pas, à ce stade, les premières victimes annoncées : l’écart de chômage entre les 20 à 24 ans et la moyenne nationale se situe à un niveau historiquement bas outre Atlantique. L’automatisation des tâches routinières provoque en revanche des baisses d’effectifs notables dans certains métiers, avec une diminution de près de 10 % dans les services aux entreprises et de 15 % parmi les assistants administratifs depuis janvier 2023.

L’apocalypse de l’emploi annoncée n’a donc pas eu lieu, en tout cas pour l’instant. L’intelligence artificielle redessine le marché du travail en détruisant certaines fonctions administratives répétitives, mais compense largement ces pertes par une forte création de valeur dans l’ingénierie et les infrastructures.

Pour le domaine de l’ingénierie, l’essentiel se joue moins dans un solde global d’emplois créés ou détruits que dans la nature des profils que recherchent désormais les entreprises, de toute taille, et les organismes publics. Ce que ces employeurs demandent, ce sont des ingénieurs et des experts techniques capables de transformer tous les secteurs économiques, industriels et technologiques grâce à une ingénierie amplifiée par l’IA.

Avec le déploiement de l’IA dans l’ensemble des secteurs, des dizaines de nouveaux métiers de l’ingénierie émergent ou deviennent de plus en plus recherchés, y compris pour de jeunes diplômés. Parmi ceux qui progressent le plus fortement figurent l’ingénieur produit IA, l’ingénieur plateforme IA, l’ingénieur IA embarquée, l’ingénieur IA et machine learning, l’ingénieur gouvernance data et IA, l’ingénieur cybersécurité systèmes, l’ingénieur cloud et DevSecOps, l’ingénieur systèmes et réseaux, l’ingénieur jumeau numérique, l’ingénieur intégration robotique et IA, l’ingénieur en santé prédictive, l’ingénieur conception générative, l’ingénieur risque algorithmique et modélisation prédictive, l’ingénieur en traitement du signal multimodal et IA, ou encore l’ingénieur systèmes autonomes.

Cette liste, loin d’être exhaustive, illustre un mouvement de fond : l’IA ne supprime pas le besoin d’ingénieurs, elle en redéfinit les contours et en démultiplie les spécialisations. Plus de trente années passées dans les technologies de l’information, complétées par plus de cinq ans dans l’enseignement supérieur, me conduisent à une conviction simple. La valeur d’un jeune ingénieur ne se mesure plus seulement à sa capacité à coder ou à concevoir seul, mais à sa capacité à orchestrer, superviser et amplifier son travail grâce à l’IA, tout en restant capable, pour certains, de concevoir ces technologies elles-mêmes. Elle se mesure également à sa capacité à collaborer avec d’autres experts au sein de projets, voire à en piloter directement certains, ce qui suppose des compétences humaines essentielles.

Ce mouvement trouve une illustration concrète dans les propos tenus par Mohamed Kande, président mondial de PwC, dans un entretien accordé aux Echos le 14 septembre 2026.

Le groupe affirme n’avoir supprimé aucun emploi du fait de l’IA, et avoir recruté 75.000 personnes l’année dernière. Les profils des jeunes diplômés évoluent néanmoins en profondeur. Les juniors resteront nécessaires, mais leurs missions seront sensiblement différentes et beaucoup plus techniques, sans que certaines professions disparaissent pour autant. Le patron de PwC évoque par ailleurs, avec les grandes universités, la question du profil de l’ingénieur de demain, appelé à disposer de nouveaux outils pour continuer à être recruté.

Choisir une formation d’ingénieur, à l’université, en IUT ou en école d’ingénieurs, revient donc à faire le choix d’un parcours qui peut préparer aux nouveaux métiers induits et demandés par la révolution de l’IA. Cela suppose une condition claire. La formation retenue doit intégrer cette dimension stratégique au cœur de ses pratiques pédagogiques, et mettre à la disposition de ses étudiants les moyens humains et techniques nécessaires pour en tirer parti concrètement, plutôt que d’en parler seulement en théorie.

Les établissements qui réussiront cette transition seront ceux qui auront su former deux profils complémentaires. D’une part des ingénieurs et experts amplifiés par l’IA, capables d’exploiter ces outils pour concevoir, modéliser, simuler et innover plus vite et mieux.

D’autre part des ingénieurs et experts créateurs d’IA, qui maîtrisent et conçoivent eux-mêmes les algorithmes, les données, les architectures et les modèles. Les deux profils seront nécessaires, dans des proportions différentes selon les métiers et les secteurs.

L’apocalypse de l’emploi n’a pas eu lieu. Une reconfiguration profonde, elle, est bien en cours. Pour les jeunes étudiants en ingénierie de la génération 2026, la question n’est plus de savoir si l’IA va transformer leur futur métier. Elle l’a déjà fait. La vraie question est de savoir si leur formation les y a préparés.

*Source : The Economist, « The jobs apocalypse is postponed. An AI jobs boom is here », 4 septembre 2026.